Si l’on en croit plusieurs articles, tribunes et éditos récemment parus, on assisterait aujourd’hui à un surdiagnostic de l’autisme : non seulement des professionnels de santé qualifiés poseraient à tort des diagnostics d’autisme, souvent sous la pression des patient.e.s, mais de nombreux adultes – essentiellement des femmes – se penseraient soudain autistes parce que cette « étiquette » constituerait une identité, voire une mode. En somme, être une femme autiste, ce serait un truc assez chouette. Fin de la blague.
L’hypothèse interpelle. Déjà parce que les preuves de ce surdiagnostic sont au mieux anecdotiques et indirectes, au pire inexistantes. En effet, à ce jour la littérature scientifique documente toujours le phénomène inverse chez les femmes : diagnostics manqués, retardés, masquage insuffisamment pris en compte et outils de détection toujours pas adaptés.
Ensuite parce que les critères diagnostiques du DSM-5 sont clairs, aussi exhaustifs que restrictifs, et qu’ils conditionnent la pose de tout diagnostic d’autisme. Un phénomène de surdiagnostic supposerait donc que les professionnels accusés de s’égarer fassent fi du DSM-5, s’appuient sur des critères fantaisistes et diagnostiquent au doigt mouillé. Si ce genre de choses arrive, nous disposons de données solides documentant plutôt le phénomène inverse chez les femmes, à savoir le sous-diagnostic.
Mais surtout, puisque nous serions désormais si nombreuses à « vouloir être autistes », la vraie question est : qu’est-ce qu’on y gagne ? Prestige, reconnaissance, sentiment d’appartenance, avantages matériels ou sociaux, bénéfices psychologiques, relationnels, sociaux, valorisation personnelle, auto-gratification, meilleure perception de soi dans le regard des autres, il faut en retirer quelque chose, sinon ça ne vaut pas le coup. Et s’il y a des inconvénients, ils ne doivent pas supplanter les avantages : l’étiquette « autiste certifiée pur jus » doit être un ticket gagnant.
Alors je m’interroge : elle est où, notre récompense ? Lorsqu’une femme de quarante ou cinquante ans est diagnostiquée autiste, après des décennies d’errance médicale et de souffrances multiples, elle ne reçoit ni médaille, ni rente de prestige, ni immunité contre les emmerdements.
Ce qu’elle y gagne surtout, c’est l’obligation de se justifier, encore et encore, et d’expliquer sans cesse que son diagnostic est sérieux, pourquoi elle n’a pas « l’air autiste », pourquoi elle donnait l’impression de mieux fonctionner avant, mais surtout à quel prix, et pourquoi le fait de prendre en compte de son handicap ne signifie pas qu’elle met tout sur le dos de l’autisme ou qu’elle se cherche des excuses.
Dans cet empilement de procès post-diagnostiques, elle pourra s’estimer veinarde s’il lui reste un peu d’énergie pour se pencher enfin sur ses besoins si longtemps piétinés, et envisager une vie peut-être moins lourde de fardeaux à porter.
Alors avant d’affirmer que l’autisme est surdiagnostiqué et que beaucoup trop de femmes veulent soudain devenir autistes, il serait pertinent de se concentrer sur une hypothèse moins rigolote mais beaucoup plus crédible : ces femmes enfin diagnostiquées ont toujours été autistes. On est juste devenus moins nuls pour les détecter, et franchement il était temps.
Le sous-diagnostic des femmes autistes, une réalité documentée
On observe bien une augmentation du nombre de diagnostics d’autisme chez les femmes. Mais leur apparition dans les statistiques ne constitue-en aucun cas une preuve de surdiagnostic.
Nous disposons d’une littérature considérable établissant que les femmes ont constitué une population historiquement sous-détectée, en raison notamment d’un camouflage plus important lié à des différences éducatives genrées, à des critères diagnostiques longtemps pensés à partir de prototypes masculins, à des comorbidités psychiatriques susceptibles d’occulter l’autisme, à des processus de détection comportant des biais, notamment des outils moins sensibles à certaines présentations féminines de l’autisme, voire participant eux-mêmes à la sous-représentation des filles. Considérant tous ces facteurs, l’orientation diagnostique est forcément plus tardive, voire inexistante, chez les petites filles comme chez les femmes adultes.
Le nombre croissant de femmes diagnostiquées n’est donc pas en lui-même une anomalie à expliquer par un besoin d’étiquettes ou une sorte de mode de l’autisme. C’est simplement, en partie du moins, ce que l’on s’attend à observer lorsqu’un sous-diagnostic historique commence à être corrigé. Et si, selon certains esprits chagrins, l’autisme « a toujours été un univers féminin », ce n’est qu’une projection hasardeuse, hâtivement déduite de la proportion élevée des femmes dans les témoignages – de personnes autistes comme de parents d’enfants autistes -, dans les professions du soin spécialisées et dans les instances associatives.
La sur-représentation des femmes dans ces domaines ne renseigne hélas pas sur la proportion effective de femmes parmi la population des personnes autistes, ni sur l’existence de biais diagnostiques : elle donne en revanche un indice assez net de la répartition genrée de l’injonction au « care » et orienterait même vers l’existence d’un truc absolument dingue, qui s’appelle le patriarcat. Mais ne soyons pas trop exigeantes envers ces messieurs contrariés, à qui il suffit de fermer les yeux pour fantasmer une société exempte de toute misogynie.
Non, « se sentir différente » et pratiquer les réseaux sociaux ne suffit pas pour être diagnostiquée autiste
Remettons les pendules à l’heure : le DSM-5 existe, et il n’est pas là pour la déco. Il faudrait donc arrêter de construire un récit collectif de surdiagnostic identitaire et d’inventer un parcours diagnostique issu de prises de conscience suite au visionnage de 3 vidéos TikTok.
À écouter certains discours, le parcours vers l’autisme se résumerait à : « Je me sens différente – Oh, une vidéo TikTok dans laquelle je me reconnais – Wow, une autre ! – Je dois forcément être autiste – Oui oui, je suis autiste, c’est décidé – Je vais réclamer mon diagnostic, vite vite un rendez-vous chez un psychiatre – Le psychiatre n’ose pas me contrarier (c’est normal, nous les femmes autistes auto-décrétées on fait peur aux psychiatres, c’est bien connu) – Me voilà diagnostiquée -T’as vu, j’étais bien autiste. »
Et là, miracle, on a commodément fait disparaître la réalité du parcours diagnostique, tel qu’il existe vraiment. Pour rappel, le DSM-5 classe le trouble du spectre de l’autisme parmi les troubles neuro-développementaux [299.00 (F84.0)], et le base sur deux piliers.
En résumé, le pilier A est défini comme des « déficits persistants de la communication et des interactions sociales », avec 3 critères :
1. Déficits de la réciprocité sociale ou émotionnelle
2. Déficits des comportements de communication non verbaux utilisés au cours des interactions sociales
3. Déficits du développement, du maintien et de la compréhension des relations.
Le pilier B est défini comme le « caractère restreint et répétitif des comportements, des intérêts ou des activités », avec 4 critères :
1. Le caractère stéréotypé ou répétitif des mouvements, de l’utilisation des objets ou du langage
2. L’intolérance au changement, l’adhésion inflexible à des routines ou à des modes comportementaux, verbaux ou non verbaux ritualisés
3. Des intérêts extrêmement restreints et fixes, anormaux soit dans leur intensité, soit dans leur but
4. L’hyper ou hyporéactivité aux stimulations sensorielles ou l’intérêt inhabituel pour les aspects sensoriels de l’environnement.
Pour qu’un diagnostic d’autisme puisse être valablement posé, les 3 critères du pilier A doivent être présents, ainsi qu’au moins 2 des 4 critères du pilier B. Les symptômes doivent par ailleurs être présents dès les étapes précoces du développement, même s’ils ont été masqués par des stratégies apprises, ils doivent avoir un retentissement cliniquement significatif en termes de fonctionnement actuel, et ils ne doivent pas être mieux expliqués par un handicap intellectuel ou un retard global du développement. Il convient également de préciser si un déficit intellectuel, une altération du langage, une pathologie médicale ou génétique connue, un facteur environnemental, mental ou comportemental y sont associés.
Pas besoin d’un dessin pour comprendre que l’autisme, ça ne se diagnostique pas en reniflant le sens du vent. Cela suppose des compétences solides, une formation adaptée et actualisée, une rigueur irréprochable et une exploration rigoureuse et exhaustive.
Il faut en outre maîtriser les implications des stratégies de masquage, afin d’identifier les manifestations de l’autisme qui seraient passées sous les radars et ne referaient surface que lorsque les exigences sociales dépassent les capacités disponibles, et être à même de corriger les biais genrés, qui rendent l’autisme des femmes moins facilement détectable, puisqu’elles masquent vraiment beaucoup, et que leurs intérêts spécifiques sont souvent plus acceptables socialement.
Dans les faits, non seulement l’accès au diagnostic est long, et cher si on passe par la filière libérale, mais la démarche diagnostique elle-même est complexe, car elle doit établir un tableau neuro-développemental et fonctionnel répondant à des critères précis, ce qui requiert des professionnels formés pour mener à bien les entretiens, l’observation de l’histoire développementale et, si nécessaire, les bilans complémentaires et diverses évaluations fonctionnelles, à l’aide d’outils standardisés, sans oublier bien sûr le diagnostic différentiel.
On est donc assez loin d’une horde de femmes qui se pointent chez des psychiatres terrifiés en leur disant : « Bonjour, pour moi ce sera un autisme, merci au revoir ».
L’élargissement des critères de l’autisme ? Foutaises : le DSM-5 n’a pas ouvert les vannes
On peut discuter des pratiques diagnostiques contemporaines. Mais le storytelling selon lequel l’augmentation des diagnostics serait la conséquence de critères devenus si larges que n’importe qui pourrait désormais être déclaré autiste se heurte à un problème factuel : concernant l’autisme, le DSM-5 s’est montré globalement plus restrictif que le DSM-4.
Et là encore, c’est documenté. Une méta-analyse de 14 études a constaté que l’application des critères du DSM-5 conduisait systématiquement à moins de diagnostics d’autisme que les critères précédents, avec des diminutions allant de 7,3 à 68,4 %. Une autre revue systématique de 25 études a établi que la majorité d’entre elles estimaient que seulement 50 à 75 % des personnes satisfaisant les anciens critères conserveraient un diagnostic avec les nouveaux, les diminutions étant marquées pour les autistes sans déficience intellectuelle et les autistes précédemment diagnostiquées Asperger ou PDD-NOS (l’ancien « trouble envahissant du développement non spécifié », qui n’est plus un diagnostic distinct aujourd’hui).
Une autre méta-analyse de 33 études retrouvait toujours une diminution d’environ 20,8 % des diagnostics de TSA avec les critères DSM-5 par rapport au DSM-4.
L’explication simpliste de l’augmentation de l’autisme par la prétendue désirabilité du diagnostic et par un élargissement injustifié des critères repose donc sur, euh, rien.
Davantage de diagnostics ne signifie pas davantage de faux diagnostics. Le raccourci épidémiologique à l’oeuvre actuellement est assez inquiétant, et n’augure rien de bon pour la correction du sous-diagnostic des femmes, qui avait pourtant été initiée de façon prometteuse. On constate en effet une sorte de syllogisme regrettable, qu’on peut résumer ainsi : il y avait moins de diagnostics avant. Il y en a beaucoup plus aujourd’hui. Donc on diagnostique à tort des personnes qui ne sont pas autistes.
Bullshit. La prévalence augmente surtout quand la sensibilisation augmente ; quand la formation est meilleure ; quand l’accès au parcours diagnostic est amélioré (on n’y est pas encore, en France, mais ça progresse un peu) ; quand les capacités diagnostiques augmentent ; quand les populations auparavant non détectées commencent à être visibles ; quand le regard social sur un trouble évolue ; quand une catégorie discriminée ose enfin se poser des questions. Bref, quand toute une combinaison de facteurs concourt à rendre visibles des personnes qui l’étaient beaucoup moins auparavant.
Les « faux autistes » qui terroriseraient les médecins, cette légende urbaine
Je reviens ici sur l’interview accordée par Josef Schovanec en 2020, car elle constitue la forme chimiquement pure du récit collectif des faux autistes mettant sous pression des médecins effrayés qui n’osent pas refuser des diagnostics d’autisme.
Cette interview reste un élément déconcertant dans son parcours, je ne sais pas ce qu’il avait mal digéré ce jour-là. Concrètement, il commence par reconnaître qu’il n’existe pas de registre national permettant de connaître exactement le nombre de personnes diagnostiquées. Il affirme néanmoins immédiatement après que, parmi les adultes demandant personnellement un diagnostic, on pourrait « raisonnablement estimer » qu’environ deux tiers des nouveaux diagnostics seraient faux ou douteux, alors que ce taux aurait été négligeable cinq ou dix ans auparavant. Aucune étude permettant d’établir ce taux n’est de fait fournie dans l’interview.
Il affirme également que certains médecins refuseraient neuf demandes de diagnostic sur dix tandis que d’autres n’en refuseraient pratiquement aucune. Parmi les éléments devant selon lui éveiller la suspicion figurent notamment le cumul emploi-logement-famille-voiture, un nombre important de partenaires sexuels et certains cumuls diagnostiques. On frôle le slut shaming et la psychophobie, mais passons.
Puis arrive le récit : Schovanec affirme que les professionnels refusant des diagnostics subiraient accusations de validisme et de sexisme, saisines de l’Ordre ou de la justice et même agressions ; il évoque des menaces suicidaires en consultation, du « tourisme médical », des dossiers auxquels il ne manquerait que la signature du médecin et des pressions sur les réseaux sociaux. Selon lui, face à cette pression, certains professionnels céderaient, d’autres changeraient d’activité et d’autres encore transformeraient le diagnostic en activité lucrative.
Il affirme enfin qu’un diagnostic abusif peut procurer des avantages, notamment pour l’accès à certains emplois universitaires ou au CNRS, tandis que les entreprises pourraient y trouver un intérêt pour leurs obligations d’emploi de personnes handicapés. Et, chose remarquable, quelques lignes plus loin, il affirme aussi que les « autistes véritables » sont rarement capables d’entamer et de mener jusqu’au bout le « parcours du combattant du diagnostic ».
D’accord. On sent bien que Monsieur Schovanec a traversé une grosse tempête émotionnelle pendant cette interview. Mais pour quelqu’un prétendument si attaché à la rigueur du diagnostic d’autisme, ça fait quand même beaucoup d’affirmations un peu conspi, sans jamais mentionner de quelle population on parle, de combien de diagnostics, de quels centres, quels praticiens, sur la base de quelle réévaluation, de quels critères, de quels diagnostics différentiels, et tout ça sans donner la définition de « diagnostic douteux », ni le taux de « faux positifs ». Aucune donnée.
Alors qu’en face, les données existent. Le sous-diagnostic est scientifiquement documenté. Nous avons des études, des échantillons, des comparaisons garçons/filles, des revues de littérature, des revues systématiques, des travaux sur les instruments, des travaux sur le camouflage, des travaux sur les délais diagnostiques et sur l’accès au diagnostic.
Mais pour montrer que deux tiers des nouveaux diagnostics seraient faux ou douteux, nous avons : un avis personnel. Ce ne sont décidément pas les mêmes niveaux de preuve.
Quant à nos médecins effrayés, le récit mérite, ici aussi, d’être ramené à son exacte force probatoire : qu’un psychiatre ait été confronté à une personne qui a réagi avec virulence à un refus de diagnostic d’autisme ? Parfaitement plausible. Que plusieurs psychiatres aient vécu ce genre de situation, avec des variantes ? Parfaitement plausible. Que des cliniciens puissent prendre de mauvaises décisions sous pression ? Plausible également. Qu’un business du diagnostic d’autisme émerge ? Pourquoi pas. Mais affirmer qu’il y a assez de diagnostics injustifiés pour produire un phénomène massif de surdiagnostic d’autisme, cela exige un peu plus que des affirmations dans le vent, que l’on soit philosophe, chercheur ou psychologue.
Et surtout, le portrait du psychiatre français effrayé à l’idée de dire non à un diagnostic d’autisme ne tient pas quand on le confronte à la réalité du parcours diagnostique adulte.
En 2026, la plupart des femmes adultes en recherche de réponse galèrent encore pendant des mois, voire des année,s pour trouver un psychiatre compétent, formé aux troubles neuro-développementaux et qui a des créneaux de rendez-vous sans délais d’attente indécents. On connaît le coût financier rédhibitoire des parcours diagnostiques réalisés en secteur libéral. On sait le manque de professionnels suffisamment formés, et on sait aussi que la stratégie nationale prévoit d’en former davantage afin de réduire les délais d’attente.
Et sur le terrain, on sait la violence du parcours infligé aux femmes, à qui des psychiatres sont encore parfaitement capables de dire « Vous ne pouvez pas être autiste, vous me regardez dans les yeux/Vous avez de l’humour/des amis/une vie amoureuse/un boulot ».
On a ici une triste asymétrie : lorsqu’une femme raconte qu’un psychiatre a refusé d’envisager un diagnostic d’autisme parce qu’elle le regardait dans les yeux, son témoignage individuel ne suffit pas à démontrer l’existence d’un biais diagnostique général et c’est normal : pour établir le phénomène, il faut des preuves. Mais lorsqu’un professionnel raconte avoir rencontré des patients exigeant leur diagnostic, l’anecdote est recevable comme preuve d’une épidémie de surdiagnostic. Deux salles, deux ambiances.
Mottron et Defresne : un vrai débat scientifique, mais toujours pas de preuves
Mottron et Defresne ont réellement discuté le risque de diagnostics insuffisamment justifiés, en examinant différentes situations dans lesquelles un diagnostic de TSA peut être discutable – proximité des seuils diagnostiques, présentations subcliniques, spécificité des outils, trajectoires développementales atypiques ou poids de comorbidités – et proposent de renforcer la vigilance.
Il s’agit là d’une vraie discussion clinique. Mais elle ne permet cependant pas de conclure à un vrai phénomène de surdiagnostic.
On peut donc reconnaître des effets de bord : oui, les réseaux sociaux peuvent diffuser des informations simplistes ou fausses. Oui, davantage d’adultes demandent aujourd’hui une évaluation. Oui, certaines personnes peuvent avoir la conviction d’être autistes et ne rempliront finalement pas les critères. Oui, certains outils sont inadaptés pour certaines catégories de population. Oui, des professionnels peuvent commettre des erreurs. Oui, certaines frontières diagnostiques sont complexes. Oui, certains patients peuvent exercer des pressions. Oui, certains professionnels peuvent avoir du mal à y résister.
Mais rien de tout cela ne démontre l’existence d’un phénomène massif de surdiagnostic. Pour cela, il faudrait prouver que des personnes ne répondant pas aux critères reçoivent néanmoins le diagnostic, et pas simplement compter combien de personnes le demandent ou le reçoivent.
Le cœur du mystère : qu’est-ce nous aurions à gagner d’un faux diagnostic d’autisme ?
Quittons maintenant l’épidémiologie et attaquons-nous à l’imaginaire social qui nous vend l’idée que les femmes voudraient être autistes. Si elles veulent être autistes, c’est qu’elles doivent bien en retirer quelque chose. Très bien. Cherchons quoi. Argent ? Prestige ? Statut social ? Avantages matériels considérables ? Admiration ? Pouvoir ? Protection ? Popularité ? Sentiment d’appartenance à une communauté ? Non mais je cherche, je vous assure. Mais j’ai du mal à trouver un seul truc solide. J’ai du mal à saisir quelle est exactement la récompense sociale au fait d’être une femme autiste.
Schovanec nous fournit d’ailleurs explicitement cette partie du récit : il évoque des avantages en matière d’emploi, notamment dans certaines institutions universitaires ou au CNRS, et l’intérêt que pourraient avoir des entreprises à faire reconnaître des salariés handicapés. Ok, mais c’est mince. Faisons le ménage : des droits ou compensations peuvent être attachés à la reconnaissance d’un handicap, d’un trouble ou d’une maladie. C’est vrai. Mais l’existence d’un bénéfice secondaire potentiel à ces affections ne constitue pas une preuve que le diagnostic ayant ouvert ce droit est faux. Sinon, toute affection ouvrant des droits sociaux deviendrait par définition suspecte.
Et surtout, il faut regarder l’ensemble du rapport coût/bénéfice, pas sélectionner les quelques éléments permettant de fabriquer une motivation opportuniste. Et comme toujours quand il s’agit des femmes, on peut établir des parallèles vus et revus, mais dont les verrous logiques sont d’une tragique solidité : lorsqu’on affirme qu’une femme qui porte plainte contre un homme, pour viol ou pour violences, le fait pour l’argent ou pour attirer l’attention, on lui attribue une motivation opportuniste sans établir le bilan réel de son action. Combien lui coûte la procédure ? Que lui fera subir l’enquête policière, les auditions, l’audience au tribunal ou à la cour ? De quelle façon sera-t-elle exposée ? Quels risques pour sa sécurité ? Quels traumatismes subira-t-elle ? Quels jugements extérieurs devra-t-elle affronter ?
On peut appliquer le même raisonnement à une femme qu’on accuserait de « vouloir être autiste ». Il faut vraiment ignorer le parcours de combattante pré et post-diagnostique pour penser qu’on peut avoir « envie d’être autiste ». Il faut être sacrément cruel et pas très éclairé pour croire qu’une fois diagnostiquée, on va bénéficier de quoi que ce soit venant du monde extérieur. Oh oui, on saura. On saura ce qu’on a, ce qu’on est, enfin à peu près.
Mais on ne sera pas seulement laissée sur le bord du chemin par des professionnels qui, une fois le diagnostic posé, se contenteront de nous dire « Allez bye, démerdez-vous » (l’autisme est un des rares troubles où l’annonce du diagnostic marque la fin de l’accompagnement, imaginez qu’on fasse ça pour le diabète ou l’asthme). On sera également dévastée par la relecture de toute notre vie, par le deuil à faire, de ce qui aurait pu être et qu’on ne connaîtra jamais, si on avait été diagnostiquée plus tôt. On devra affronter la régression de compétences post-diagnostique, puis se reconstruire, et peut-être avoir l’audace de revendiquer nos limites et nos besoins. Et là, nouvelle claque : l’entourage n’est pas forcément réceptif à ça. On n’a même pas la garantie d’être crue, après l’avoir reçu, ce foutu diagnostic.
En revanche, ce à quoi on va très souvent avoir droit, c’est à une négation récurrente de notre diagnostic : « Tu n’as pas l’air autiste/tout le monde est un peu autiste/C’est à la mode/Tu fonctionnais très bien avant/Depuis ton diagnostic, tu mets tout sur l’autisme/Tu t’es enfermée dans une étiquette. »
Et le pompon : « Tu as tellement cherché que tu as fini par trouver quelqu’un qui te donne le diagnostic que tu voulais. »
J’apporte cependant une nuance : si « être autiste » n’apporte aucun avantage concret, le diagnostic, lui, peut être bénéfique. Même si c’est dur. On gagne en compréhension de soi, on peut tout de même accéder à des adaptations, qu’elles soient organisées par nous-mêmes et/ou avec l’aide des autres, quand ils sont disposés à nous aider. On peut effectivement accéder à certains droits sociaux, certes insuffisants mais qui existent. On peut rencontrer des personnes qui partagent notre vécu et nos ressentis, et qui dans tous les cas nous offriront l’expérience bénéfique de la bienveillance et de l’acceptation. On peut restaurer la compassion pour soi-même, et même l’estime de soi, ce qui peut toujours servir.
C’est là une distinction essentielle : on peut se sentir soulagée de savoir enfin après une vie d’errance, mais le soulagement ne vient pas du fait d’être autiste. Il vient du fait de comprendre. Comprendre que ce n’était pas nous le problème, que nous n’étions pas coupables de ne pas fonctionner normalement. Nous ne voulions pas être autistes, nous l’étions déjà. Nous avions juste besoin de comprendre, et de savoir enfin pourquoi certains moments de notre vie nous ont coûté si cher, au point de presque nous détruire et nous donner envie de ne plus exister.
Nous ne sommes pas trop nombreuses, nous sommes juste visibles
Le récit collectif exige de savoir pourquoi tant de femmes voudraient soudain être autistes. Mais ce serait plutôt à nous de demander des comptes à la communauté scientifique, aux chercheurs et aux psychiatres, et de poser la vraie question : pourquoi tant de femmes autistes ont-elles dû attendre quarante, cinquante ou soixante ans avant d’être diagnostiquées ?
Et surtout, pourquoi leur arrivée tardive dans les statistiques est-elle désormais utilisée comme preuve d’un excès de diagnostic, plutôt que comme une preuve du sous-diagnostic historique que la recherche documente depuis des années ?
Quand nous n’étions pas diagnostiquées, nous étions invisibles. Maintenant que nous sommes diagnostiquées, nous sommes suspectes. Pendant des décennies, le faible nombre de femmes diagnostiquées n’a pas suffi à éveiller le doute, et à suggérer qu’elles passaient sous les radars. Maintenant qu’on les détecte enfin, ces femmes de la génération perdue, leur nombre suffirait à prouver qu’il y en a trop. Cherchez l’erreur. Indice : ce n’est pas nous.
